L’Œil de la directrice opérationnelle — Souveraineté alimentaire, eugénisme et modernité

14 octobre 2026

L’Œil de la directrice opérationnelle · Tribune FAAN · octobre 2026

La souveraineté alimentaire ne se résume ni à produire davantage ni à adopter les technologies les plus récentes. Elle suppose de préserver notre capacité collective à choisir les conditions de production, les savoirs que nous transmettons et les limites que nous fixons au progrès.

La modernité n’est pas une obligation d’obéir à la machine

La robotique, l’intelligence artificielle, la génomique et les outils de sélection ouvrent des possibilités considérables : moins de pénibilité, une meilleure connaissance des sols, des interventions plus précises, des capacités nouvelles de suivi des cultures et de l’élevage. Ce potentiel mérite d’être étudié, testé et enseigné. Mais une innovation ne devient pas un progrès par la seule puissance de ses calculs ou la sophistication de ses équipements. Elle doit être jugée sur ses conséquences agronomiques, sociales, environnementales et démocratiques.

À qui appartiennent les données collectées sur nos fermes ? Qui contrôle les algorithmes qui orientent une décision ? Les petites exploitations pourront-elles accéder aux mêmes outils que les grandes structures ? Quelle place conserverons-nous pour l’expérience de terrain et la contradiction scientifique ? La souveraineté alimentaire est indissociable de ces questions.

Le mot « eugénisme » oblige à penser les limites

L’histoire de l’eugénisme humain est celle de doctrines qui ont prétendu hiérarchiser les vies et organiser la reproduction au nom d’une idée dévoyée de l’amélioration. Ces politiques ont conduit à des atteintes majeures à la dignité humaine et aux droits fondamentaux. Il serait historiquement et scientifiquement trompeur d’assimiler la sélection variétale ou l’amélioration génétique animale à l’eugénisme humain. Les contextes, les objets et les enjeux éthiques sont différents.

Pour autant, la référence à cette histoire rappelle une exigence : nous méfier des discours qui présentent l’optimisation comme une valeur absolue. Dans l’agriculture, rechercher uniquement la productivité ou l’uniformité, sans prendre en compte la diversité génétique, la résilience des écosystèmes, le bien-être animal et les choix des producteurs, peut créer de nouvelles fragilités. La science doit éclairer les arbitrages, et non les soustraire au débat.

Un clin d’œil à La Servante écarlate : la question du pouvoir

Dans La Servante écarlate de Margaret Atwood, le contrôle du vivant devient un instrument de pouvoir. Ce roman n’est évidemment ni une étude sur l’agriculture ni une prédiction de l’intelligence artificielle. Il nous offre toutefois une interrogation littéraire utile : que devient une société lorsque le vivant, les corps et les choix sont subordonnés à une logique de contrôle ? Le danger n’est pas la connaissance scientifique ; il surgit lorsque le pouvoir s’approprie cette connaissance sans contre-pouvoirs.

Pour une souveraineté française ouverte, scientifique et démocratique

Défendre la souveraineté française, ce n’est pas défendre le repli. C’est vouloir que nos établissements de formation, nos laboratoires, nos agriculteurs et nos entreprises participent à la conception des outils et ne soient pas réduits à en devenir les utilisateurs captifs. Cela suppose des données gouvernées avec transparence, des équipements interopérables, une recherche indépendante, un débat éthique ouvert et des compétences disponibles dans tous les territoires.

Le rôle de FAAN est précisément de relier les innovations à la formation, à l’expérimentation et à l’évaluation critique. Nous ne devrions ni célébrer chaque nouveauté par réflexe ni la rejeter par principe. Nous devons former des professionnels capables de vérifier, de comparer, de discuter et parfois de dire non.

Notre modernité sera d’autant plus forte qu’elle restera choisie. La souveraineté alimentaire commence aussi par la souveraineté du jugement.

Myriam El Yassa
Directrice opérationnelle du projet FAAN


Repères pour approfondir

FAO — données et enjeux alimentaires · CNIL — intelligence artificielle et données · Règlement européen sur l’IA.

Cette tribune relève du débat d’idées ; elle ne présente pas des conclusions expérimentales produites par FAAN.