Agrivoltaïsme : à qui appartiendra le soleil ?
29 août 2026
Climat, énergie, alimentation et géopolitique du foncier : derrière la promesse de produire sur une même terre des aliments et de l’électricité se joue une transformation beaucoup plus profonde de l’agriculture. L’enjeu n’est déjà plus seulement de savoir si une plante pousse sous un panneau solaire. Il est de déterminer qui, demain, contrôlera la terre, la donnée, l’énergie et la décision agricole.
Par Myriam El Yassa
Directrice opérationnelle du projet FAAN — Formation Agricole Agrivoltaïsme Numériqu
Un champ et une centrale électrique n’appartiennent pas, en apparence, au même monde. Le premier relève du vivant, de la saison, du sol et du temps long. La seconde relève de l’industrie, du capital, des réseaux et de l’ingénierie financière. L’agrivoltaïsme entreprend de les réunir sur un même hectare.
Le principe paraît simple : installer des panneaux photovoltaïques sur une parcelle tout en maintenant une production agricole. Mais cette apparente évidence physique cache une question politique beaucoup plus redoutable : qui aura la priorité sur cet hectare : la plante ou le kilowattheure ?
Un hectare, plusieurs souverainetés
L’agrivoltaïsme se trouve au croisement de quatre systèmes : agriculture, énergie, climat et foncier. Chaque système porte ses propres impératifs : nourrir, décarboner, adapter, préserver et transmettre. Cette superposition change la valeur de la terre. Un hectare ne produit plus seulement du blé, du raisin, de l’herbe ou des légumes : il peut aussi générer des mégawattheures.
Repère professionnel — potentiel européen
944 GWdc : selon le Joint Research Centre (JRC), couvrir 1 % de la surface agricole utilisée de l’Union européenne avec des systèmes agrivoltaïques, avec l’hypothèse centrale étudiée, représenterait environ 944 GWdc de capacité installée. Le JRC souligne cependant que ce potentiel théorique se heurte aux règles foncières, agricoles, environnementales, fiscales et de raccordement.
Ce que fait réellement un panneau à une plante
Scientifiquement, un système agrivoltaïque doit être compris comme une chaîne d’interactions : rayonnement → panneau → microclimat → plante → sol → eau → rendement → économie de l’exploitation.
Placer un panneau au-dessus d’une culture modifie la lumière disponible, la température du couvert végétal et du sol, l’évaporation, l’humidité, la circulation de l’air et la distribution des précipitations. L’ombre n’est donc ni bonne ni mauvaise en elle-même : elle devient une variable agronomique.
Dans certaines conditions de chaleur et de déficit hydrique, l’ombrage peut réduire le stress thermique et hydrique. Dans d’autres situations, notamment pour des espèces fortement exigeantes en lumière ou sous un taux de couverture trop élevé, il peut pénaliser la production. Il n’existe donc pas « un effet agrivoltaïque » universel : il existe des combinaisons particulières entre une culture, un sol, un climat et une architecture photovoltaïque.
Quand le panneau devient une machine agricole
Avec les trackers, les capteurs et les outils de pilotage, l’agrivoltaïsme entre dans l’agriculture de précision. L’orientation des modules peut théoriquement être ajustée selon le rayonnement, l’humidité du sol, le stade de développement d’une culture ou la prévision météorologique.
La question devient alors : qui définit la fonction d’optimisation ? Si l’orientation qui maximise la production électrique n’est pas celle qui protège le mieux la culture pendant une canicule, qui arbitre ? L’agriculteur, l’énergéticien, le constructeur du tracker ou l’algorithme ? Ce problème apparemment technique est en réalité une question de gouvernance.

Le droit français a choisi un principe : l’agriculture doit rester première
La France a donné à l’agrivoltaïsme une définition juridique. La loi APER du 10 mars 2023 et le décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 encadrent les installations sur terrains agricoles. Une installation agrivoltaïque doit contribuer durablement à l’installation, au maintien ou au développement d’une production agricole et lui apporter un service, notamment agronomique, climatique, de protection contre les aléas ou de bien-être animal.
Repère juridique — le seuil de 90 %
Pour les installations hors élevage, la production agricole est en principe considérée comme significative lorsque le rendement moyen par hectare sur la parcelle agrivoltaïque reste supérieur à 90 % du rendement observé sur une zone témoin ou un référentiel en faisant office.
Lire les articles R.314-114 à R.314-117 du Code de l’énergie · Consulter le décret n° 2024-318
Le droit ne cherche donc pas seulement à vérifier qu’il existe encore quelques cultures sous des panneaux. Il tente de mesurer la persistance d’une agriculture réelle. La zone témoin devient un outil de comparaison, et la parcelle agrivoltaïque un objet de suivi dans le temps.
La géopolitique du foncier commence avec la rente
La grande transformation se situe peut-être moins dans le panneau que dans la valeur économique de la terre. Si le revenu potentiel lié à l’énergie devient supérieur à la marge agricole, la hiérarchie des usages peut s’inverser sans que le statut cadastral de la parcelle change.
Trois acteurs doivent alors être distingués : le propriétaire foncier, l’exploitant agricole et l’opérateur énergétique. Ils peuvent être confondus, mais ils peuvent aussi avoir des intérêts divergents. Qui perçoit la rente ? Qui supporte une éventuelle perte de rendement ? Qui finance le démantèlement ? Qui contrôle la durée du contrat ? Qui garde le pouvoir de modifier l’usage agricole ?
Le contrôle du foncier ne se résume donc plus à la propriété. Il faut aussi regarder les droits d’usage, les servitudes, la gouvernance de la société de projet, la maîtrise de l’infrastructure et la propriété des données.
Un nouvel indicateur pour les professionnels : regarder le raccordement autant que le sol
Dans cette nouvelle géographie économique, une parcelle peut prendre de la valeur non seulement en raison de sa fertilité, mais aussi de sa proximité avec les infrastructures électriques. Pour un professionnel, l’analyse d’un projet doit donc articuler au minimum cinq cartes : potentiel agronomique, stress climatique, foncier, réseau électrique et acceptabilité territoriale.
Outil professionnel — Observatoire national de l’agrivoltaïsme
L’ADEME met à disposition une carte des installations combinant production agricole et photovoltaïque, avec notamment la commune, le type de production agricole, la puissance, le type de structure et l’opérateur lorsque l’information est disponible. La base distingue les installations pré-APER, les installations agrivoltaïques relevant du cadre APER et les démonstrateurs expérimentaux.
Ouvrir la carte ADEME · Accéder aux métriques de l’Observatoire
La rente énergétique peut modifier les rapports sociaux ruraux
L’agrivoltaïsme oblige à poser une question rarement visible dans les brochures techniques : comment la valeur créée est-elle répartie ? Une partie peut revenir au propriétaire, une autre à l’exploitant, une autre au développeur et aux investisseurs. Cette distribution aura des effets sur le prix du foncier, la transmission des exploitations et l’installation de nouveaux agriculteurs.
Le risque n’est pas nécessairement que les énergéticiens achètent directement les terres. Le contrôle peut être contractuel. Une terre peut rester juridiquement agricole tout en étant engagée pour plusieurs décennies dans une infrastructure énergétique conçue et financée par d’autres acteurs.
Souveraineté alimentaire et souveraineté énergétique
L’Europe cherche à réduire sa dépendance aux énergies fossiles importées. La sécurité énergétique est devenue une question stratégique. Mais la sécurité alimentaire l’est tout autant. L’agrivoltaïsme promet de faire coexister les deux objectifs. Encore faut-il éviter qu’une souveraineté soit construite au détriment de l’autre.
Les lignes directrices de la FAO sur la gouvernance responsable du foncier rappellent que l’accès aux terres et la sécurité des droits d’usage constituent des dimensions centrales de la sécurité alimentaire. Les déséquilibres de pouvoir et d’information doivent donc être analysés lorsque de nouveaux investisseurs entrent dans les espaces agricoles.
Consulter les lignes directrices de la FAO sur la gouvernance du foncier
La troisième ressource invisible : la donnée
Un système agrivoltaïque connecté génère des données sur le rayonnement, l’humidité, les températures, l’état du sol, la croissance végétale, les rendements et la production électrique. Ces données ont une valeur agronomique mais aussi économique. Elles peuvent alimenter des modèles prédictifs, des outils d’aide à la décision et de nouveaux services commerciaux.
Une question doit donc entrer dans toute négociation professionnelle : qui possède, héberge, exploite et peut réutiliser les données ?
FAAN : expérimenter avant de généraliser
C’est dans cette perspective que le projet FAAN — Formation Agricole Agrivoltaïsme Numérique, porté par Innovapôle Ondes dans le cadre de France 2030, présente un intérêt particulier. Son Action 6 développe un réseau d’expérimentations sur des exploitations pédagogiques afin de confronter les nouvelles technologies agricoles à des conditions réelles avant leur traduction en ressources de formation.
Les travaux FAAN associent plusieurs environnements complémentaires : expérimentation agriculture-énergie et technologies de précision à Ondes ; maraîchage connecté à Pamiers ; viticulture et technologies de précision à Montpellier ; autres systèmes expérimentaux à Castelnaudary et Saint-Gaudens.
À Pamiers, la logique de système est particulièrement visible : photovoltaïque, pilotage climatique, ouvrants mécanisés, irrigation de précision, capteurs connectés et équipements destinés à réduire la pénibilité sont pensés ensemble. Le sujet n’est donc plus « comment installer un panneau », mais comment gouverner une exploitation devenue système cyberphysique.
Former à la capacité de décision
La compétence décisive n’est pas seulement technologique. Un agriculteur doit pouvoir comprendre le modèle agronomique du projet, la structure économique, les responsabilités, la durée des engagements, le partage de la rente, la propriété des données et les garanties de réversibilité.
Former à l’agrivoltaïsme signifie donc aussi réduire l’asymétrie d’information entre un exploitant agricole et des interlocuteurs disposant de juristes, d’ingénieurs, de banques et de spécialistes du financement de projet.
La grille d’analyse professionnelle d’un projet agrivoltaïque
| Dimension | Question clé | Indicateurs à demander |
|---|---|---|
| Agronomie | La culture reste-t-elle réellement productive ? | Rendement, qualité, zone témoin, itinéraire technique, évolution sur plusieurs campagnes |
| Eau | Le dispositif réduit-il réellement le stress hydrique ? | Humidité du sol, ET0/ETR, irrigation, température du couvert |
| Énergie | Quelle valeur énergétique est créée ? | MWc, MWh/an, productible, disponibilité, raccordement, écrêtement |
| Économie | Qui capte la valeur et qui porte le risque ? | Loyer, partage de revenus, CAPEX/OPEX, garanties, indemnités, durée contractuelle |
| Foncier | Le projet fragilise-t-il la transmission ou l’accès à la terre ? | Baux, servitudes, durée, clauses de sortie, évolution de la valeur foncière |
| Données | Qui contrôle les données de l’exploitation ? | Propriété, hébergement, export, réutilisation, API, réversibilité numérique |
| Travail | Le système simplifie-t-il ou complexifie-t-il le métier ? | Temps de travail, maintenance, sécurité, formation, pénibilité |
| Fin de vie | La terre peut-elle retrouver un usage agricole normal ? | Démantèlement, garanties financières, remise en état, recyclage |
Le succès ne se mesurera pas seulement en gigawatts
L’agrivoltaïsme présente un potentiel réel : adaptation au changement climatique dans certaines configurations, production d’électricité renouvelable, diversification économique et développement de nouveaux outils agronomiques. Mais il porte aussi des risques : pression foncière, captation de rente, dépendance technologique, asymétries contractuelles et difficulté de transmission.
La bonne question n’est donc pas de savoir s’il faut être « pour » ou « contre » l’agrivoltaïsme. Elle est de savoir où, comment, pour quelles productions, avec quelles garanties et sous quelle gouvernance il crée effectivement plus de valeur agricole, sociale et environnementale qu’il n’en détruit.
Dans plusieurs décennies, le succès de l’agrivoltaïsme ne devrait donc pas être mesuré uniquement au nombre de gigawatts installés. Il pourrait être évalué à une question plus exigeante : sous les panneaux, existe-t-il encore une agriculture productive, transmissible, autonome — et des agriculteurs capables d’en rester les maîtres ?
Sources et outils professionnels
- Décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 — Légifrance
- Code de l’énergie — production agricole significative et revenu
- ADEME — carte nationale des installations agrivoltaïques
- ADEME — métriques de l’Observatoire agrivoltaïsme
- Commission européenne / JRC — potentiel agrivoltaïque européen
- JRC — rapport technique sur le potentiel agrivoltaïque européen
- FAO — gouvernance responsable du foncier
