Agriculture : la féminisation avance, mais les métiers restent genrés
11 août 2026
En France, les femmes représentent désormais près de la moitié des effectifs de l’enseignement agricole technique et une nette majorité de l’enseignement supérieur agricole long. Pourtant, elles demeurent minoritaires parmi les chefs d’exploitation et restent très inégalement réparties selon les métiers. La féminisation du secteur agricole n’est donc ni un simple rattrapage statistique ni une transition achevée. Elle révèle au contraire les tensions qui traversent aujourd’hui l’agriculture : renouvellement des générations, accès au foncier, division sexuée des métiers, mécanisation, numérique, pénibilité et transformations des formations.
Par Myriam El Yassa
Directrice opérationnelle du projet FAAN — Formation Agricole Agrivoltaïsme Numérique

Un paradoxe français : les étudiantes sont là, les cheffes d’exploitation beaucoup moins
Les chiffres dessinent un paradoxe particulièrement éclairant. À la rentrée 2024, les femmes représentent 44 % des élèves, apprentis et étudiants de l’enseignement agricole technique. Dans l’enseignement supérieur agricole long — études agronomiques, vétérinaires et de paysage — elles représentent 61 % des effectifs en 2023, contre seulement 20 % en 1975. Pourtant, dans les exploitations, la parité est encore loin : le recensement agricole de 2020 dénombrait environ 130 200 femmes exploitantes, soit 26 % de l’ensemble des exploitants. Données du ministère de l’Agriculture ; portrait Agreste des femmes exploitantes.
Les chiffres à retenir
44 % : part des femmes dans l’enseignement agricole technique à la rentrée 2024.
61 % : part des femmes dans l’enseignement supérieur agricole long en 2023.
26 % : part des femmes parmi les exploitants agricoles au recensement 2020.
33 % : part des femmes parmi les installations de chefs d’exploitation ou d’entreprise agricole en 2024, soit 5 161 nouvelles installées selon la MSA.
Autrement dit, la féminisation des formations a avancé plus vite que celle du pouvoir économique agricole. Ce décalage est central pour comprendre la situation actuelle. Il signifie que le vivier existe, que les compétences existent, mais que le passage entre formation, installation, accès au foncier, capitalisation et direction d’exploitation reste traversé par des obstacles spécifiques.
Graphique 1 — Où sont les femmes dans la chaîne formation → installation ?
Lecture : la présence des femmes est nettement plus forte dans la formation que parmi les responsables d’exploitation. Source : Ministère de l’Agriculture, MSA, Agreste.
Ministère de l’Agriculture — mixité dans l’enseignement agricole ·
MSA — femmes dans le monde agricole 2024 ·
Agreste — portrait des femmes exploitantes
Graphique 2 — Une transformation spectaculaire du supérieur agricole
Études agronomiques, vétérinaires et de paysage. En près d’un demi-siècle, la part des femmes a été multipliée par trois. Source : Ministère de l’Agriculture.
La féminisation ne signifie pas la mixité
Le chiffre global de 44 % pourrait laisser croire que l’enseignement agricole est presque devenu mixte. Mais cette moyenne dissimule de fortes concentrations sexuées. Le ministère lui-même le souligne : les filières agroéquipements et aménagements paysagers restent fortement masculines, tandis que les formations services aux personnes et animation dans les territoires sont très féminisées.
Ce phénomène est bien connu des sociologues de l’éducation : une institution peut devenir statistiquement plus féminine sans que disparaisse la ségrégation horizontale. Les femmes entrent dans le secteur, mais pas nécessairement dans les mêmes spécialités, les mêmes fonctions techniques, les mêmes trajectoires professionnelles ou les mêmes positions de pouvoir.
Dans l’enseignement supérieur agricole, la situation est également contrastée : la forte présence féminine est notamment portée par les études vétérinaires, tandis que les écoles d’ingénieurs restent moins féminisées. Cette répartition n’est pas neutre. Les formations techniques liées à la machine, à l’énergie, au numérique ou à la maintenance conditionnent une partie des métiers qui se développent aujourd’hui autour de la robotique agricole, du pilotage de données, de l’agrivoltaïsme et de l’automatisation.

Le vrai enjeu n’est plus seulement « faire entrer les filles », mais savoir où elles vont
Les politiques de féminisation ont longtemps été formulées comme un problème d’accès : ouvrir les portes, lutter contre les représentations, montrer que les métiers agricoles sont accessibles aux femmes. Ce travail reste nécessaire, mais il est désormais insuffisant.
La question contemporaine est celle de la distribution des trajectoires. Qui se retrouve dans la production ? Qui prend en charge les fonctions de service ? Qui conduit les engins ? Qui programme les robots ? Qui maintient les équipements ? Qui crée l’entreprise ? Qui possède les terres ? Qui devient ingénieure, technicienne ou dirigeante ?
Cette distinction est essentielle parce que la transformation numérique de l’agriculture peut produire deux effets opposés. Elle peut réduire certaines barrières physiques et ouvrir des métiers jusque-là très masculinisés. Mais elle peut aussi reproduire la division sexuée des compétences si les nouvelles spécialités techniques restent socialement associées aux hommes.
Graphique 4 — Du statut périphérique à la responsabilité d’exploitation
Ces catégories ne résument pas tout le travail féminin agricole, mais elles illustrent le déplacement progressif vers des statuts donnant des droits propres. Source : MSA.
Le poids de l’histoire : du travail invisible au statut professionnel
L’histoire de la place des femmes dans l’agriculture française n’est pas celle d’une arrivée récente. Les femmes ont toujours travaillé dans les exploitations. Ce qui a changé, c’est leur visibilité juridique, économique et statistique.
Pendant longtemps, une partie de leur travail a été absorbée dans la catégorie familiale : épouse d’agriculteur, aide familiale, conjointe participant à l’exploitation sans disposer nécessairement d’un statut professionnel équivalent à celui du chef d’exploitation. La montée du statut de coexploitante et le recul du statut de collaboratrice traduisent une transformation profonde : travailler sur une ferme ne suffit plus, il faut disposer de droits propres.
La MSA comptabilisait en 2023 103 236 femmes cheffes d’exploitation ou d’entreprise agricole et 13 324 collaboratrices d’exploitation. Les femmes représentaient 26,5 % des non-salariés agricoles. La même année, elles représentaient 34,6 % des installations. Consulter les données MSA 2023.
Le recul rapide du nombre de conjointes collaboratrices est particulièrement significatif. Il témoigne d’un changement générationnel : une femme qui travaille régulièrement sur une exploitation accepte moins qu’auparavant un statut périphérique. Elle revendique plus souvent un statut de cheffe ou de coexploitante, avec les droits sociaux et patrimoniaux qui y sont associés.

L’installation féminine progresse, mais elle reste différente
En 2024, 5 161 femmes se sont installées comme cheffes d’exploitation ou d’entreprise agricole, soit 33 % des installations. Six sur dix se sont installées avant 40 ans. Le niveau est significatif : une installation sur trois est désormais féminine. Mais la structure de ces installations diffère encore de celle des hommes.
Les données Agreste montrent notamment que les femmes deviennent en moyenne cheffes plus tard. Au recensement de 2020, environ 40 % des femmes exploitantes étaient devenues cheffes après 40 ans. Certaines trajectoires étaient historiquement liées au départ en retraite ou à la disparition du conjoint. Les générations les plus jeunes présentent cependant des profils différents : elles sont davantage diplômées, plus nombreuses à s’installer de leur propre initiative et plus enclines à construire un projet professionnel autonome.
Le renouvellement générationnel pourrait donc être l’un des principaux moteurs de la féminisation future. Le ministère de l’Agriculture rappelle qu’plus d’un tiers des agriculteurs et agricultrices devraient partir à la retraite dans les dix prochaines années. La question de savoir qui reprendra les exploitations devient immédiatement une question d’égalité femmes-hommes. Voir l’analyse ministérielle.
Graphique 3 — L’âge d’installation reste plus tardif pour les femmes
L’écart d’âge d’installation reste marqué malgré la progression des installations féminines précoces. Source : MSA, édition 2026 sur les données 2024.
La terre reste le premier verrou
On peut former davantage de femmes sans pour autant féminiser réellement la propriété ou le contrôle des exploitations. Car l’entrée dans l’agriculture suppose un actif que beaucoup d’autres secteurs n’exigent pas : la terre.
Le foncier agricole se transmet encore largement par des mécanismes familiaux. Les héritages, les choix de transmission et les représentations du « repreneur naturel » peuvent favoriser les fils au détriment des filles, même lorsque celles-ci possèdent les diplômes et compétences nécessaires.
Le problème n’est pas spécifiquement français. La FAO considère l’accès des femmes aux droits fonciers comme un facteur majeur d’autonomie économique et de sécurité alimentaire. Dans de nombreux pays, l’écart entre la contribution des femmes au travail agricole et leur contrôle sur la terre demeure considérable. Ressources FAO sur genre et droits fonciers.
Cette question prend une importance nouvelle avec la montée de l’agrivoltaïsme et de la valeur énergétique du foncier. Si les terres agricoles deviennent simultanément supports de production alimentaire et d’électricité, la capacité à posséder ou contrôler le sol peut devenir encore plus déterminante. Les femmes risquent alors de subir deux asymétries : l’accès à la terre agricole et l’accès aux revenus énergétiques qui lui sont associés.
Mécanisation : la force physique comme construction professionnelle
Une partie de la masculinisation historique de certains métiers agricoles s’est construite autour de la force physique : porter, atteler, manipuler des animaux, conduire ou réparer des machines lourdes. Cette représentation a contribué à associer certains métiers au corps masculin.
Mais les technologies agricoles contemporaines transforment ce rapport au corps.
Direction assistée, automatismes, robotique autonome, exosquelettes, outils électriques, aides à la manutention, capteurs et télésurveillance réduisent parfois l’importance de la force musculaire brute. Dans les systèmes modernes, la compétence peut se déplacer vers la supervision, le paramétrage, l’interprétation de données, la maintenance et la décision.
Cela ouvre une possibilité : la technologie peut contribuer à dégenrer certains métiers.
Mais cette évolution n’est pas automatique. Si les formations aux machines, à la maintenance, au code ou à la robotique restent majoritairement suivies par les garçons, une ancienne division sexuée du travail physique peut simplement être remplacée par une nouvelle division sexuée du travail technologique.
FAAN : pourquoi les nouvelles technologies peuvent devenir une question d’égalité
Le projet FAAN — Formation Agricole Agrivoltaïsme Numérique se situe précisément à cette frontière. Robotique, agrivoltaïsme, réalité virtuelle, intelligence artificielle, agriculture de précision et systèmes connectés ne sont pas neutres du point de vue des compétences.
Ils redéfinissent les métiers agricoles.
Dans FAAN, les expérimentations conduites sur les exploitations pédagogiques, les formations courtes et longues, les ressources immersives et le laboratoire mobile ont vocation à préparer les apprenants aux nouvelles technologies agricoles. Cette transformation pédagogique constitue une occasion de travailler explicitement la mixité.
Le défi est simple à formuler : si les nouvelles technologies deviennent le cœur des métiers agricoles de demain, les femmes doivent y être présentes dès la formation.
La robotique peut réduire la pénibilité — à condition de ne pas reproduire les stéréotypes
La pénibilité constitue un autre point de rencontre entre innovation et féminisation. Plusieurs métiers agricoles exposent à des troubles musculosquelettiques, des postures contraignantes, des charges lourdes et des gestes répétitifs. Ces contraintes affectent évidemment hommes et femmes, mais certains équipements ont historiquement été conçus autour de morphologies masculines standardisées.
Le développement d’exosquelettes, d’outils électriques, de brouettes motorisées ou de robots d’assistance peut élargir le spectre des personnes capables d’exercer certains métiers. Le programme expérimental FAAN à Pamiers prévoit précisément des équipements destinés à réduire la pénibilité en maraîchage.
Pourtant, un nouvel équipement n’est réellement inclusif que s’il est pensé et testé avec une diversité d’utilisateurs. Taille, poids, ergonomie, interfaces, équipements de protection individuelle et organisation du travail doivent être évalués aussi du point de vue des femmes.
Ce qu’un programme de formation agricole féminisé devrait mesurer
| Indicateur | Pourquoi il compte |
|---|---|
| Part de femmes par filière | La moyenne générale masque la ségrégation des spécialités. |
| Part de femmes en agroéquipement, robotique et numérique | Mesure l’accès aux compétences techniques émergentes. |
| Taux d’accès aux stages et entreprises technologiques | Le réseau professionnel conditionne l’entrée dans les métiers. |
| Installation trois à cinq ans après formation | Distingue féminisation scolaire et accès réel à la direction d’exploitation. |
| Accès au foncier et au financement | Deux conditions majeures de l’installation. |
| Répartition des responsabilités techniques | Évite que les femmes restent cantonnées à la gestion administrative ou commerciale. |
| Abandon de formation / abandon du métier selon le sexe | Permet d’identifier les ruptures de parcours. |
Le numérique peut ouvrir des portes, mais aussi créer une nouvelle fracture
L’agriculture numérique est souvent présentée comme une modernisation technique. Elle modifie aussi les hiérarchies professionnelles. Celui ou celle qui sait interpréter les données, paramétrer les outils d’aide à la décision, comprendre un capteur ou piloter une machine autonome dispose d’un nouveau capital professionnel.
La question devient donc celle de l’accès à ce capital.
Si les filles sont moins nombreuses dans les modules de robotique, d’agroéquipement ou de maintenance, l’agriculture pourrait connaître un paradoxe : un secteur globalement plus féminisé, mais dont les technologies les plus stratégiques resteraient majoritairement contrôlées par des hommes.
Pour FAAN, l’enjeu est particulièrement concret : suivre la participation des femmes aux formations liées à l’agrivoltaïsme, à la robotique, à la XR, aux systèmes connectés et à l’agriculture de précision permettrait de mesurer non seulement la fréquentation du programme, mais la distribution réelle des compétences de demain.
La loi de 2025 inscrit enfin la question dans le renouvellement des générations
La loi du 24 mars 2025 d’orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture comporte plusieurs dispositions visant à reconnaître le rôle des femmes et à augmenter leur présence dans les formations menant aux métiers agricoles et agroalimentaires. Consulter la loi sur Légifrance.
Ce choix législatif n’est pas anecdotique. Il relie trois questions longtemps traitées séparément : égalité femmes-hommes, formation et souveraineté alimentaire.
Autrement dit, la féminisation n’est plus seulement présentée comme une politique d’égalité. Elle devient l’une des réponses possibles à la crise démographique agricole.
Une réserve de renouvellement générationnel sous-utilisée
L’agriculture européenne vieillit. Selon Eurostat, seuls 11,9 % des responsables d’exploitation de l’Union avaient moins de 40 ans en 2020, tandis qu’un tiers avait 65 ans ou plus. Données Eurostat.
Dans ce contexte, écarter implicitement la moitié d’une génération de certaines filières ou fonctions techniques devient économiquement irrationnel.
La féminisation peut donc être considérée comme une composante du renouvellement de la main-d’œuvre agricole : davantage de cheffes d’exploitation, de techniciennes, d’ingénieures, de mécaniciennes, de conseillères, de programmeuses et de responsables de projets.
Mais cela suppose de déplacer le regard. Il ne suffit plus de célébrer « les femmes dans l’agriculture ». Il faut observer les mécanismes de sélection qui interviennent à chaque étape :
- orientation scolaire ;
- accès aux stages ;
- premier emploi ;
- accès au capital ;
- accès au foncier ;
- installation ;
- croissance de l’exploitation ;
- prise de responsabilité professionnelle.
Les femmes sont-elles condamnées aux petites exploitations ?
Le recensement agricole 2020 montre qu’environ trois quarts des exploitations dirigées uniquement par des femmes sont classées comme petites ou très petites. Cette donnée doit être interprétée avec prudence : elle dépend des productions, des trajectoires d’installation et des structures juridiques.
Mais elle pose une question économique majeure : la féminisation des exploitations s’accompagne-t-elle d’un accès équivalent aux actifs productifs ?
Une agriculture plus féminisée mais dans laquelle les femmes disposeraient en moyenne de moins de terres, de moins de capital ou de moins d’accès aux équipements resterait profondément inégalitaire.
La mesure des superficies, des investissements, des revenus et de la capitalisation selon le sexe du dirigeant devrait donc devenir un indicateur normal de la politique agricole.
Le risque de la « double journée » n’a pas disparu
La modernisation technique ne supprime pas nécessairement les contraintes sociales. Les exploitantes peuvent cumuler activité professionnelle, gestion administrative de l’exploitation et charges familiales. La maternité constitue notamment une période particulièrement complexe dans une activité où les animaux, les cultures et les échéances agricoles ne peuvent pas être suspendus.
La MSA insiste sur cette articulation entre maternité, continuité d’activité, santé et protection sociale. Les politiques de remplacement, l’organisation collective du travail et la protection sociale jouent donc un rôle direct dans la capacité des femmes à rester durablement dans le secteur.
La féminisation ne se joue donc pas seulement dans les salles de classe ou les dispositifs d’aide à l’installation. Elle se joue aussi dans l’organisation concrète du temps agricole.
Le rôle décisif des représentations
Le ministère de l’Agriculture conduit depuis 2022 une recherche-action intitulée « Choix d’orientation dans l’enseignement agricole technique : entre émancipation et assignation de genre ». Le titre résume bien le problème.
Une jeune fille peut être objectivement autorisée à devenir mécanicienne agricole, conductrice d’engins ou responsable d’exploitation, tout en continuant à percevoir ces métiers comme peu accessibles pour elle. Les orientations scolaires restent fortement influencées par les images familiales, les représentations professionnelles et l’environnement scolaire.
Le ministère souligne également qu’environ 4 250 apprenants ont été sensibilisés depuis 2021 aux questions « femmes et entrepreneuriat » dans le cadre d’actions conduites avec Entreprendre pour Apprendre. Voir les dispositifs de l’enseignement agricole.
Pourquoi l’image du métier compte autant que le métier lui-même
Les nouvelles technologies peuvent jouer ici un rôle ambivalent mais puissant.
La représentation historique de l’agriculteur français reste souvent celle d’un homme seul, conduisant un tracteur ou travaillant physiquement sur une exploitation familiale. Or l’agriculture contemporaine comprend aussi des métiers de laboratoire, de développement informatique, de pilotage de données, de conseil, de robotique, de maintenance, de design de formation, de biologie ou d’énergie.
Les dispositifs FAAN — réalité virtuelle, démonstrateurs, formations hybrides, laboratoire mobile — peuvent participer à rendre visibles ces métiers autrement. Une adolescente qui expérimente un robot agricole en simulation ou découvre le fonctionnement d’un système agrivoltaïque ne rencontre pas seulement une technologie : elle découvre un rôle professionnel possible.
FAAN pourrait devenir un observatoire de la mixité technologique
Le programme FAAN possède une caractéristique intéressante : il intervient à plusieurs endroits de la chaîne de formation, de la sensibilisation à la formation diplômante, en passant par la formation continue, les expérimentations et les outils immersifs.
Il pourrait donc produire des données rarement réunies au même endroit :
- part de femmes parmi les personnes sensibilisées ;
- part de femmes inscrites dans les formations NTA ;
- répartition par technologie ;
- taux de réussite ;
- poursuite dans le métier ;
- accès aux fonctions techniques ;
- évolution des représentations avant et après formation.
Ces indicateurs permettraient de tester une hypothèse importante : les nouvelles technologies agricoles favorisent-elles réellement la féminisation des métiers ou reproduisent-elles les anciennes frontières sous une forme nouvelle ?
La féminisation comme test de qualité de la transition agricole
Il serait tentant de présenter la féminisation comme une trajectoire presque achevée : les étudiantes sont nombreuses, les installations féminines progressent, les statuts professionnels se sont améliorés.
Ce serait aller trop vite.
Le véritable test se trouve désormais dans les endroits où se distribuent la propriété, le capital, la technologie et le pouvoir de décision.
Une transition agricole réellement inclusive suppose que les femmes puissent :
- se former dans toutes les spécialités ;
- accéder aux équipements et aux technologies ;
- obtenir du foncier ;
- financer leurs projets ;
- diriger des exploitations de toutes tailles ;
- participer aux organisations professionnelles ;
- et concevoir les technologies agricoles plutôt que seulement les utiliser.
La question n’est plus : « Y a-t-il des femmes en agriculture ? »
Elles ont toujours été là.
La question est désormais beaucoup plus exigeante :
quelle agriculture sont-elles autorisées à construire ?
Une agriculture où elles restent concentrées dans quelques spécialités, sur de petites structures et dans des fonctions périphériques ?
Ou une agriculture dans laquelle elles participent pleinement aux choix qui détermineront le secteur pour les trente prochaines années : robotisation, intelligence artificielle, foncier, énergie, adaptation climatique et souveraineté alimentaire ?
Dans un pays où le renouvellement des générations agricoles est devenu une urgence, le débat dépasse l’égalité symbolique.
Il concerne la capacité même de l’agriculture française à trouver les compétences dont elle aura besoin.
La féminisation n’est donc pas un supplément social de la transition agricole.
Elle constitue l’un de ses tests de réussite.
Bibliographie et données
- Ministère de l’Agriculture, « L’égalité femmes-hommes et la mixité dans l’enseignement agricole », 22 janvier 2026. Consulter.
- Agreste, « Portrait des femmes exploitantes dans l’agriculture française », Recensement agricole 2020, Primeur n°2024-2. Consulter.
- MSA, « Les femmes dans le monde agricole en 2024 : une présence indispensable et des inégalités persistantes », mars 2026. Consulter.
- MSA, « Les femmes dans le monde agricole en 2023 : un maillon essentiel confronté à des inégalités ». Consulter.
- Eurostat, Agricultural Census 2020 et données régionales sur les responsables d’exploitation. Consulter.
- FAO, ressources sur genre, droits fonciers et accès à la terre. Consulter.
- Loi n° 2025-268 du 24 mars 2025 d’orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture. Légifrance.
- DGER, feuille de route 2026-2030 sur l’égalité entre les filles et les garçons dans l’enseignement agricole, instruction DGER/SDPFE/2026-233. Consulter.
- FAAN, rapport mi-projet et documents d’expérimentation Action 6, 2026.
À propos de l’autrice. Myriam El Yassa dirige opérationnellement le projet FAAN — Formation Agricole Agrivoltaïsme Numérique, programme France 2030 consacré à l’évolution des compétences agricoles face à la robotique, au numérique, à l’agrivoltaïsme et aux nouvelles technologies agricoles. Ses travaux portent sur la transformation des métiers, la formation professionnelle, les politiques publiques et la gouvernance des transitions agricoles.
